Messor ibericus
Une mère, deux espèces. Messor ibericus est au cœur de l’une des découvertes les plus stupéfiantes de la biologie récente, publiée dans Nature en 2025 : toutes ses ouvrières sont hybrides avec une autre espèce, Messor structor, et ses reines donnent naissance à des mâles clonés de cette espèce grâce au sperme qu’elles conservent, jusqu’en Sicile, à plus de 1 000 km du structor le plus proche. Derrière cette génétique de science-fiction, une moissonneuse brune et mate qui remplit son grenier, élève des majors qui moulent le grain et s’élève facilement : idéale pour débuter. Très polygyne, aux reines peu longévives, d’où nos colonies à plusieurs reines. Colonies avec une, deux ou trois reines. Livraison dans toute l’Europe, arrivée vivante garantie.
Difficulté : 1/5 – Débutant
La moissonneuse qui clone une autre espèce : toutes ses ouvrières sont hybrides et ses reines donnent naissance à des mâles de Messor structor, comme l’a révélé Nature en 2025. Colonies avec une, deux ou trois reines, car d’après notre expérience elle est très polygyne. Qbik de la gamme Alpha (elle ronge le plâtre), grenier sec séparé de la zone humide, graines variées, beaucoup de protéines et diapause de novembre à mars en dessous d’environ 20 °C.
Messor ibericus Santschi, 1925, ressemble au premier abord à une Messor parmi d’autres : des ouvrières brunes et mates qui rentrent au nid en file, une graine entre les mandibules, un grenier souterrain et des majors à la tête robuste qui cassent le grain. Elle vit dans le sud et le centre de l’Europe, de la péninsule Ibérique aux Balkans, et pendant près d’un siècle on l’a confondue avec sa parente M. structor. En 2025, elle est devenue l’une des fourmis les plus célèbres de la planète.
Cette année-là, l’équipe de Jonathan Romiguier, de l’université de Montpellier, a publié dans Nature une découverte que la revue elle-même a qualifiée de « presque inimaginable » : les reines de M. ibericus donnent naissance à des individus d’une autre espèce. Toutes leurs ouvrières sont hybrides avec Messor structor et, pour ne jamais manquer du sperme de cette espèce, la reine fabrique des clones de mâles de M. structor à partir du sperme qu’elle conserve depuis son vol nuptial. Les auteurs ont baptisé ce phénomène xénoparité, du grec xénos, « étranger », et du latin parere, « enfanter » : donner naissance à un étranger. C’est le premier cas connu d’un animal qui a besoin, comme partie normale de sa vie, d’engendrer une autre espèce.
Et derrière cette bizarrerie se cache une fourmi gratifiante et facile, l’une des meilleures pour débuter. Un conseil tiré de notre expérience : elle est très polygyne, et c’est pourquoi chez Antomas nous la proposons avec une, deux ou trois reines.
La vidéo générale d’Anthouse sur le genre Messor : greniers, couvain et batailles d’un grand empire moissonneur (en espagnol).
Biologie
« Une mère, deux espèces » : la première fourmi xénopare
Le titre de l’article de Nature le résume en quelques mots : « Une mère pour deux espèces ». Dans un nid de M. ibericus, la même reine pond les œufs de quatre sortes de descendants, et deux d’entre elles n’appartiennent pas à son espèce :
- Reines ibericus : elles naissent d’ovules fécondés par le sperme de mâles ibericus.
- Mâles ibericus : ils naissent d’ovules non fécondés, comme chez toutes les fourmis. Ils sont velus.
- Ouvrières hybrides : elles naissent d’ovules fécondés par le sperme de M. structor. Elles portent la moitié de leur patrimoine génétique de chaque espèce.
- Mâles structor : ce sont des clones qui ne portent que l’ADN nucléaire de leur père, sans rien du génome nucléaire de la mère, mais avec ses mitochondries. Ils sont presque glabres.
Autrement dit, une reine de M. ibericus est la mère de sa propre espèce et, en même temps, d’une autre. D’elle, les mâles structor ne gardent que les mitochondries, les minuscules centrales énergétiques de la cellule, qui se transmettent toujours par l’ovule. Ce sont des demi-frères par leur mère, mais d’espèces séparées par plus de 5 millions d’années d’évolution, qui ne sont même pas des espèces sœurs.
« La Xenoparidad », d’Anthouse : la reine qui clone des mâles d’une autre espèce (en espagnol).
Des ouvrières qui n’existent que grâce à une autre espèce
Tout commence par les ouvrières. Une reine de M. ibericus ne peut pas produire d’ouvrières avec le sperme de sa propre espèce : les œufs ibericus × ibericus deviennent des reines, et les ouvrières ne naissent que des œufs fécondés par le sperme de M. structor. L’équipe de Romiguier a analysé 164 ouvrières avec une méthode de détection des hybrides de première génération à partir d’un seul génome, mise au point dans son propre laboratoire, et toutes étaient hybrides. Leur hétérozygotie, une mesure de l’écart entre les deux copies de chaque gène, était en moyenne de 0,797, contre 0,047 chez les reines, et leur génome était à 49 % ibericus et à 51 % structor.
Cette répartition, où la caste dépend du père, s’appelle l’hybridogenèse sociale. Selon les auteurs, elle a commencé comme un parasitisme de sperme devenu obligatoire : la reine a perdu la capacité de produire seule des ouvrières, peut-être à cause d’incompatibilités entre gènes ou de génotypes « égoïstes » qui poussent les larves pures à devenir des reines. Sans sperme de structor, pas d’ouvrières, et sans ouvrières, pas de colonie. C’est pourquoi chaque jeune reine s’accouple avec des mâles des deux espèces : la spermathèque de deux reines, l’organe où elles stockent le sperme toute leur vie, contenait du sperme d’ibericus et de structor.
La Sicile, à plus de 1 000 km du père le plus proche
Jusque-là, l’histoire était étrange mais logique. Le mystère tenait à la carte : M. ibericus et M. structor partagent à peine leur aire de répartition. Structor est plus continentale, d’Europe centrale et orientale, tandis qu’ibericus occupe surtout l’arc méditerranéen. Pourtant, il y avait des ouvrières hybrides dans 69 populations méditerranéennes sans une seule colonie de structor, et en Sicile elles sont apparues à plus de 1 000 km du M. structor le plus proche.
Comment une reine peut-elle avoir des filles d’un père dont l’espèce ne vit pas à des centaines de kilomètres à la ronde ? Parce que ce père était né dans un nid d’ibericus :
- La reine conserve dans sa spermathèque du sperme de structor depuis son vol nuptial.
- Avec une partie de ce sperme, elle féconde les œufs des ouvrières hybrides.
- De temps en temps, elle pond des œufs dont le noyau ne porte que l’ADN de ce sperme, sans son propre génome nucléaire. C’est une forme d’androgenèse, et de ces œufs naissent des mâles structor clonaux.
- Ces mâles s’accouplent avec de jeunes reines d’ibericus et leur laissent le sperme de structor dont elles auront besoin pour avoir des ouvrières.
Ainsi, génération après génération, M. ibericus emporte avec elle sa propre lignée de structor et peut vivre loin de toute colonie de cette espèce. Le mécanisme cellulaire par lequel le noyau maternel disparaît de l’œuf reste inconnu : c’est l’une des grandes questions que l’étude laisse ouvertes.
Des clones aux mitochondries empruntées : comment on l’a prouvé
Une affirmation aussi extraordinaire exigeait des preuves à la hauteur, et les 18 auteurs de l’étude les ont accumulées pendant des années :
- Un échantillonnage énorme. Près de 400 échantillons de 125 populations européennes des cinq espèces de l’ancien « M. structor », 65 colonies d’ibericus au laboratoire et un génome de référence de haute qualité de l’espèce.
- Deux sortes de mâles. Sur 132 mâles de 26 colonies, 44 % étaient velus et 56 % presque glabres, et dans l’arbre génétique les glabres se regroupaient avec M. structor.
- La signature de la mère. Les 24 mâles glabres analysés portaient des mitochondries d’ibericus, une combinaison absente chez les 53 structor issus de colonies de leur propre espèce.
- Pris sur le fait, dans l’œuf. 11,5 % de 286 œufs et larves de cinq colonies ne portaient que de l’ADN nucléaire de structor, et 9 % des œufs pondus en 24 heures par 16 reines isolées. Aucun n’est apparu dans les pontes des ouvrières : ce sont les reines qui pondent les clones.
- Observation directe. Dans une colonie de laboratoire à une seule reine, ibericus pure, des mâles des deux espèces sont nés en 18 mois.
- Qui est le père ? Sur 164 ouvrières, 144 étaient filles de mâles clonaux et seulement 20 de structor sauvages, ce qui n’arrive que là où les deux espèces cohabitent, comme dans l’est de la France : c’est l’état ancestral du système.
- L’empreinte du clonage. Les mâles clonaux ont environ cinq fois moins de diversité génétique que les structor sauvages et accumulent des mutations légèrement délétères, typiques d’une lignée qui se copie sans recombinaison.
Une espèce domestiquée ? Le superorganisme à deux espèces
Qu’est-ce donc que ce structor qui vit dans les colonies d’ibericus ? Les auteurs ne le considèrent pas comme une nouvelle espèce, car il se distingue à peine génétiquement des structor sauvages. Ils parlent d’une relation « de type domestication » : M. ibericus entretient et multiplie à son profit une lignée clonale d’une autre espèce. Ils la comparent aux mitochondries et aux chloroplastes, des bactéries libres finalement intégrées aux cellules, et aux lichens, où un champignon et une algue forment un seul organisme. Une colonie de M. ibericus serait, selon leurs mots, un superorganisme à deux espèces.
Jusqu’ici, on ne connaissait que des clonages d’une autre espèce occasionnels et non indispensables, chez le cyprès du Sahara, Cupressus dupreziana, et chez des palourdes d’eau douce du genre Corbicula. Chez les fourmis, l’androgenèse existait au sein d’une même espèce, chez Wasmannia auropunctata, Vollenhovia emeryi et Cardiocondyla kagutsuchi. La nouveauté de M. ibericus, c’est qu’elle clone une autre espèce et ne peut pas vivre sans le faire.
Ce que la presse a mal raconté
La découverte a fait le tour du monde, et une bonne partie de la presse espagnole l’a présentée comme la « fourmi espagnole » qui conquérait l’Europe. Un expert américain étranger à l’étude a avoué la trouver presque impossible à croire. Avec tant de gros titres, quelques erreurs se sont glissées :
- Ce n’est pas une sous-espèce. C’est une espèce à part entière depuis 2018 (voir « Le "structor" ibérique »).
- Les reines s’accouplent bel et bien. Les clones ne viennent pas d’une reproduction « sans partenaire », mais du sperme que la reine conserve après s’être accouplée avec des mâles des deux espèces.
- Elle ne « domestique pas l’Europe ». Ce qu’elle domestique, c’est une lignée clonale de structor dans ses propres nids.
Une famille aux génétiques étranges
L’hybridogenèse sociale est apparue de façon indépendante au moins trois fois chez les Messor, selon une étude de 2017 portant sur neuf espèces. Le cas le plus proche est celui de Messor barbarus, avec une différence essentielle : ses ouvrières sont hybrides entre deux lignées cachées de sa propre espèce, alors que celles d’ibericus le sont avec une autre espèce, dont la reine fabrique elle-même les mâles.
Hors du genre, l’exemple classique est celui des moissonneuses nord-américaines du genre Pogonomyrmex, chez lesquelles on a décrit en 2003 une détermination génétique de la caste d’origine hybride. Si ces fourmis à la génétique métissée vous attirent, chez Antomas nous avons aussi Pogonomyrmex rugosus hybride. La théorie du parasitisme de sperme, formulée en 2006, explique pourquoi une reine peut avoir intérêt à s’accoupler avec des mâles d’une autre espèce : c’est ainsi qu’elle obtient des ouvrières. Et chez Anoplolepis gracilipes, on a découvert en 2023 que les mâles sont des chimères, avec des cellules de deux lignées génétiques dans un même corps.
Le « structor » ibérique : près d’un siècle sous un nom d’emprunt
Si la xénoparité a mis si longtemps à être découverte, c’est en partie parce que l’espèce elle-même était cachée. Pendant des décennies, on a appelé Messor structor une moissonneuse brune présente dans la moitié de l’Europe, jusqu’à ce qu’en 2018 une équipe de l’université d’Innsbruck, en combinant morphologie, génétique et niche écologique, démontre qu’il s’agissait de cinq espèces cryptiques. Le titre de l’article disait tout : « Faire cinq d’une seule ».
L’une d’elles avait déjà un nom. Le Suisse Félix Santschi l’avait décrite en 1925 sous le nom de Messor structor var. ibericus, à partir d’ouvrières du nord-est de la péninsule Ibérique. C’est pourquoi son auteur et son année sont Santschi, 1925 ; le « 1931 » que l’on voit parfois vient de l’étiquette d’un spécimen type. Voici les cinq espèces du complexe :
- M. ibericus : celle du sud de l’Europe (voir « Où elle vit »).
- M. structor : la « vraie », plus continentale : France, Autriche, Tchéquie, Hongrie, Slovénie, Roumanie et Bulgarie.
- M. muticus : de la Roumanie et de l’Ukraine à la Russie, l’Arménie, le Kazakhstan et le Kirghizistan. C’est celle du Caucase : si vous lisez qu’ibericus va jusque-là, c’est une confusion héritée de l’ancien « structor ».
- M. ponticus : autour de la mer Noire, en Bulgarie, en Roumanie, en Turquie et en Ukraine.
- M. mcarthuri : de Grèce et de Turquie.
Pour l’amateur, la conséquence est pratique : une bonne partie de ce qui a été écrit avant 2018 sur « Messor structor » en Espagne, en Italie, dans le sud de la France ou en Allemagne, y compris de nombreux journaux d’élevage, concerne très probablement M. ibericus.
Où elle vit : de la Méditerranée aux vallées du Rhin
Elle vit en Espagne, au Portugal, en France, en Suisse, en Allemagne, en Italie (Sicile comprise), en Slovénie, en Croatie, en Roumanie, en Bulgarie et en Grèce. D’après le modèle de niche de Steiner et de ses collègues, ses zones les plus favorables se situent sur l’arc nord de la Méditerranée, du nord-est ibérique aux Balkans, et dans les vallées chaudes d’Europe centrale, comme celles du Rhin et du Danube. Dans le nord de son aire, comme en Rhénanie, elle se réfugie dans des enclaves chaudes et sèches.
C’est une fourmi des terrains ouverts et secs : pelouses, garrigues, bords de route, lisières de chemins et zones perturbées près des villages. Elle niche dans le sol, avec des greniers, et selon les éleveurs ses nids sont profonds et étendus, avec peu d’entrées. Son climat est saisonnier : méditerranéen, aux étés chauds et secs et aux hivers doux, ou centre-européen, aux hivers froids et gélifs. Dans les deux cas, elle travaille du printemps à l’automne et s’arrête en hiver : la diapause fait partie de sa vie.
Beaucoup de reines et des vies courtes : la polygynie que nous observons chez Antomas
Ici, la science n’est pas encore arrivée : aucune étude n’a compté le nombre de reines des colonies de M. ibericus. À Montpellier, on a travaillé avec des colonies à une seule reine, et dans le milieu de l’élevage on trouve de tout : des boutiques qui la vendent comme monogyne et d’autres qui proposent des colonies à plusieurs reines.
Notre expérience est claire : M. ibericus est très polygyne, et plusieurs reines cohabitent dans ses colonies. C’est pourquoi nous la proposons avec une, deux ou trois reines, et nous vous recommandons les colonies à plusieurs reines car, d’après notre expérience, les reines de cette espèce ne vivent pas très longtemps. Avec plusieurs reines, la ponte ne dépend pas d’une seule et la colonie a bien plus de chances de durer.
Attention à la bibliographie : une étude de 1971 a décrit comme « multicoloniales » les populations allemandes de Rhénanie, aujourd’hui identifiées comme M. ibericus. Cela ne veut pas dire qu’elles ont beaucoup de reines, mais que chaque colonie est une unité séparée de ses voisines, à l’inverse des populations unicoloniales, dont les nids ne tracent pas de frontières entre eux. La multicolonialité décrit la façon dont les colonies se côtoient ; la polygynie, le nombre de reines dans chacune.
Vols, fondation et reines de combat
Chaque jeune reine doit s’accoupler avec des mâles des deux espèces : les ibericus lui donneront des princesses, et les structor, clonaux ou sauvages, les ouvrières. Les vols nuptiaux sont documentés en Rhénanie, mais sans dates publiées, et selon les éleveurs la fondation est claustrale : la reine élève ses premières ouvrières enfermée, sur ses propres réserves.
Comme chez d’autres Messor, des reines de combat peuvent apparaître dans les colonies matures en captivité : des princesses qui n’ont pas pu voler et restent travailler comme des ouvrières, avec une agressivité frappante. Nous en parlons en détail dans la fiche de Messor barbarus.
Taille et morphologie
C’est une Messor de taille moyenne, de la sous-famille des Myrmicinae, aux ouvrières polymorphes : minors, médias et majors, selon une gradation continue.
- Mate et brune. C’est sa signature face aux Messor noires et brillantes. Selon la redescription de 2018, les ouvrières ont la tête et le thorax brun clair à brun rougeâtre et le gastre plus foncé, tandis que les majors et la reine sont brun foncé. Dans nos colonies, elles paraissent d’un brun noirâtre mat, avec les pattes et les mandibules rougeâtres et des majors à tête brun rougeâtre.
- Velue et sculptée. De fines côtes parcourent presque toute la tête, avec de nombreux poils dressés sur les côtés : c’est cette sculpture qui lui ôte son éclat.
- Majors. Tête robuste et mandibules puissantes, bien qu’elles soient en général plus petites que chez M. ponticus ou M. mcarthuri.
- Reine. C’est la plus petite des cinq espèces de l’ancien « M. structor », à peu près de la taille d’une major, avec les côtés du thorax microréticulés et mats.
- Développement. Comme chez toutes les myrmicines, les nymphes sont nues, sans cocon.
Mâles velus et mâles glabres
Chez presque toutes les fourmis, les mâles d’une colonie se ressemblent. Chez M. ibericus, deux types cohabitent : les velus, qui sont des ibericus, et les presque glabres, les structor clonaux, qui se distinguent aussi par la forme du thorax. Dans les nids étudiés, il y en avait à peu près moitié-moitié. Si votre colonie produit un jour des sexués ailés, regardez bien : vous verrez la xénoparité de vos propres yeux.
Comment la distinguer des autres Messor
De M. structor, on ne la distingue pas à l’œil nu. À la loupe, ibericus a le premier segment du funicule, la partie de l’antenne qui suit le scape, court, et la base du scape sans lobe, avec une petite apophyse en forme de dent ; structor a ce segment long et un lobe arrondi. La reine de structor a en outre les côtés du thorax lisses et brillants au centre. Pour les cas douteux, la révision de 2018 a proposé une formule fondée sur deux mesures de l’antenne, juste dans 96,8 % des cas.
De M. barbarus, c’est plus facile : barbarus est noire et brillante, avec des majors à la tête souvent rouge, alors qu’ibericus est brune, mate et velue, sans ce contraste. Et ce même manque d’éclat la sépare de Messor capitatus : capitatus est d’un noir intense et lustré, avec des majors à tête énorme.
Mesures approximatives
La littérature scientifique ne donne pas de longueurs en millimètres : la révision de 2018 a mesuré la tête et les antennes, mais n’a pas publié de tailles. Elle décrit en revanche les proportions :
- Ouvrières : de taille moyenne au sein du complexe, semblables à M. structor et M. muticus, avec beaucoup de variation entre minors et majors.
- Majors : en général plus petites que celles de M. ponticus et de M. mcarthuri.
- Reine : la plus petite des cinq espèces, d’une taille proche de celle d’une major.
Les chiffres en millimètres qui circulent sur internet n’ont aucun fondement scientifique, c’est pourquoi nous ne les donnons pas.
Élevage en captivité
Difficulté : 1/5 – Débutant
Derrière sa génétique de science-fiction se cache une fourmi très gratifiante : elle mange des graines que l’on trouve dans n’importe quel placard et les stocke dans son grenier, elle ne pique pas, ne cherche pas à s’échapper et pardonne les petits oublis. Les clés sont une fourmilière qu’elle ne puisse pas ronger, un grenier sec séparé de la zone humide, de l’eau en permanence, beaucoup de protéines avec retrait des restes et la diapause en hiver.
Et elle offre ce qu’aucune autre espèce ne peut vous donner : chaque ouvrière de votre fourmilière est hybride de deux espèces, fille d’une reine qui porte en elle le sperme d’une autre espèce et s’en sert, de temps en temps, pour fabriquer ses mâles.
Paramètres recommandés
- Température, du printemps à l’automne : 22–28 °C dans la partie la plus chaude du nid. À titre de référence, le laboratoire de Montpellier maintenait ses colonies à 25 °C. Si vous chauffez, faites-le doucement et à une extrémité, et ne laissez pas le nid dépasser 30 °C.
- Humidité : dans ce laboratoire, 40 % d’humidité relative ambiante. Dans le nid, une zone humide, sans excès d’eau, pour le couvain, et un grenier sec ; quant à la zone de fourragement, elle reste sèche.
- Eau : toujours, dans un tube à essai avec de l’eau et du coton dans la zone de fourragement, y compris pendant la diapause.
- Lumière : un nid sombre et une zone de fourragement à la lumière normale de la pièce, sans soleil direct.
- Diapause : de novembre à mars, en dessous d’environ 20 °C.
Fourmilières recommandées
Chez Antomas, nous recommandons les Qbik de la gamme Alpha d’Anthouse, modulaires et faits de matériaux qu’une Messor ne peut pas ronger. Pour commencer, un QBIK ONE à galeries moyennes, à la mesure d’une colonie de 50 à 200 ouvrières.
Quand la colonie grandit, agrandissez avec un QBIK DUO, toujours avec des galeries plus grandes dès que les majors apparaissent, car elles ont besoin de couloirs larges pour circuler avec leur charge.
Ni plâtre, ni Ytong, ni matériaux tendres. Comme M. barbarus, cette espèce ronge : les éleveurs racontent qu’elle creuse le plâtre et le béton cellulaire, surtout le plâtre humide, qui est justement celui de la zone du couvain. D’où la gamme Alpha plutôt que les modèles en plâtre.
Grenier sec et zone humide
C’est le détail essentiel chez toutes les Messor : l’excès d’humidité fait germer les graines stockées ou les fait moisir.
- Une zone humide pour le couvain, sans eau stagnante.
- Un grenier sec, à l’écart de cette humidité, où elles entasseront elles-mêmes les graines.
- Des chambres larges et à fond plat, où les éleveurs les voient moudre le grain et préparer le « pain de fourmi », la pâte de graines mâchées qu’elles donnent aux larves.
- Pas de pulvérisation d’eau dans le nid : n’humidifiez que la zone prévue.
- Un abreuvoir pour le sucre, jamais un coton imbibé, qui fermente et moisit en quelques jours.
Colonies à plusieurs reines
Une colonie à deux ou trois reines arrive déjà constituée et ne demande pas de soins particuliers. Gardez simplement ceci en tête :
- Plus de reines, plus d’espace. Selon les éleveurs, ces colonies grandissent plus vite et demandent des agrandissements plus tôt.
- Plus de protéines. Chaque reine en a besoin pour pondre.
- Ne réunissez pas des reines ou des colonies d’origines différentes. Qu’une colonie vive bien avec ses reines ne veut pas dire qu’elle en acceptera d’inconnues : il y a un risque de combats.
- Si une reine meurt, pas de panique. C’est l’avantage de la polygynie : les autres continuent de pondre. Retirez le corps si les ouvrières ne l’ont pas déjà porté au dépotoir.
Arrivée et installation
À la réception, placez la colonie dans un endroit calme, à température ambiante et avec de l’eau. Chez Antomas, nous l’installons en la versant : on ouvre le contenant et on verse le tout (ouvrières, reines, couvain et graines) dans la nouvelle fourmilière, avec quelques petits coups et un pinceau doux pour les retardataires. Faites-le sans crainte : en quelques heures, elles se seront installées. Avec plusieurs reines, vérifiez qu’elles sont toutes entrées. À chaque agrandissement, on recommence de la même façon.
Alimentation
Des graines de toutes sortes. D’après notre expérience, les Messor aiment pratiquement tout. Associez alpiste, millet, amarante, chia, graines de gazon et de pissenlit, avoine et autres céréales, chanvre broyé ou petits fruits secs, sans sel et non grillés ; à Montpellier, on leur donnait des graines de graminées. Tant qu’il n’y a pas de majors, des graines petites et tendres ; avec des majors, des dures aussi. Laissez-les dans la zone de fourragement pour qu’elles les portent au grenier, et retirez celles qui germent ou moisissent.
Des protéines, et beaucoup. C’est la clé de la croissance, d’autant plus avec plusieurs reines qui pondent. Des insectes et, en complément, de la viande ou du poisson de préférence cuits : poulet, thon ou jambon cuit sans additifs. Par sa taille, la thermobie, Thermobia domestica, est parfaite pour les petites colonies, et pour les grandes, le grillon, Acheta domesticus, la blatte d’Argentine, Blaptica dubia, ou la blatte turque, Shelfordella lateralis, conviennent très bien, coupés si nécessaire. Ce qu’elles n’ont pas mangé en 24 à 48 heures, on le retire.
Nourrir beaucoup, nettoyer souvent. Avec un entretien quotidien et le retrait des restes, il vaut mieux suralimenter : une colonie qui perçoit l’abondance élève plus de couvain, et plus vite. Si vous ne pouvez pas nettoyer souvent, ajustez la quantité, car les protéines oubliées attirent moisissures et acariens.
Variété. Changez d’insecte chaque semaine et alternez les graines. Le sucre est secondaire pour une granivore, et selon les éleveurs le miel les attire moins que d’autres fourmis. En complément, le nectar Blue Sugar d’Anthouse, dans un abreuvoir et jamais sur du coton : chez Antomas, nous le proposons une ou deux fois par mois. Et de l’eau, toujours, dans son tube.
Croissance de la colonie
Chez Antomas, nous vendons cette espèce en colonies déjà constituées, avec une, deux ou trois reines et 50 à 200 ouvrières : vous évitez ainsi l’étape de la fondation. Le rythme dépend de la température et, surtout, des protéines. Selon les éleveurs, il faut environ 4 à 7 semaines de l’œuf à l’ouvrière :
- De l’œuf à la larve : environ 9–15 jours.
- De la larve à la nymphe : environ 12–15 jours.
- De la nymphe à l’ouvrière : environ 10–20 jours.
Les majors mettent un peu plus de temps. Leur arrivée ouvre une nouvelle phase, avec des graines plus dures et une croissance plus rapide : c’est le moment d’agrandir. Et si un jour des sexués ailés apparaissent, rappelez-vous qu’au laboratoire une colonie à une seule reine a mis environ 18–19 mois à produire ses premiers mâles, des deux espèces.
Diapause
En fourmi de climat saisonnier, elle a besoin de son repos hivernal. Chez Antomas, nous le faisons de novembre à mars, en dessous d’environ 20 °C ; beaucoup d’éleveurs descendent à 10–15 °C, et les deux options fonctionnent.
- En automne, elles demanderont moins de protéines : proposez-en selon ce qu’elles acceptent et laissez-les remplir le grenier.
- Pas de chauffage : une pièce fraîche, non chauffée, ou un endroit où la température baisse d’elle-même.
- Le tube d’eau, plein tout l’hiver.
- Des changements progressifs à l’entrée et à la sortie, en novembre et en mars.
- Un coup d’œil toutes les une ou deux semaines, en cas de moisissure ou de manque d’eau.
Selon les éleveurs, sans diapause, la reine peut cesser de pondre et la colonie décliner. Au printemps, la ponte reprend et la colonie décolle.
Comportement en captivité
Une maison bien rangée. En quelques jours, elles portent le couvain dans la zone humide, les graines au grenier et les déchets dans un dépotoir de la zone de fourragement. Videz-le de temps en temps.
Meunières. Selon les éleveurs, ce sont les majors qui broient les graines que les petites ne peuvent pas ouvrir.
Territoriales. Ne reliez pas leur fourmilière à celle d’une autre colonie de Messor, même de leur espèce.
Observer sans crainte. Les fourmis sont là pour qu’on en profite et qu’on apprenne d’elles : un nid sombre, de la lumière dans la zone de fourragement, de la délicatesse et le moins d’interventions possible. Elles s’habituent vite à vous.
Signaux d’alerte : des reines hors du nid (eau ou espace), de la moisissure dans le grenier (humidité là où il ne faut pas) ou de nombreux décès d’affilée (eau, température et restes).
Évasions et manipulation
D’après notre expérience, elles ne cherchent pas à s’échapper, sauf si elles manquent de nourriture, d’eau ou d’espace. Avec une barrière d’huile minérale ou de PTFE dans la zone de fourragement et une fourmilière à leur taille, elles ne poseront pas de problème ; surveillez tout de même les bouchons et les pièces tendres, car elles rongent.
En pratique, elles ne piquent pas, en tant que myrmicines elles n’ont pas d’acide formique et la morsure des majors n’est qu’une simple pression. Utilisez quand même un pinceau ou une pince souple pour les verser ou nettoyer, pour ménager les reines. Et ne les relâchez jamais dans la nature.
Ce qu’il ne faut pas faire
- Les loger dans du plâtre, de l’Ytong ou d’autres matériaux tendres : elles les rongent, surtout humides.
- Mélanger le grenier et la zone humide ou laisser des graines près du coton.
- Pulvériser de l’eau dans le nid.
- Lésiner sur les protéines, surtout avec plusieurs reines.
- Laisser des protéines animales plus de 24 à 48 heures ou laisser grossir le dépotoir.
- Leur donner souvent du sucre : une ou deux fois par mois suffisent.
- Mettre les liquides sucrés sur du coton au lieu d’un abreuvoir.
- Manquer d’espace : les colonies à plusieurs reines grandissent vite.
- Forcer la réunion de reines ou de colonies d’origines différentes.
- Se passer de la diapause ou passer brusquement du froid au chaud.
- Laisser le tube d’eau se vider, en été comme en hiver.
- Les cacher : observez-les calmement et profitez-en.
Sources scientifiques
Cette fiche d’élevage repose sur la littérature scientifique consacrée à Messor ibericus, à la xénoparité et à l’hybridogenèse chez les fourmis, ainsi que sur l’expérience d’Antomas et d’autres éleveurs. Principales références :
- Helms Cahan, S. & Keller, L. (2003). Complex hybrid origin of genetic caste determination in harvester ants. Nature 424: 306–309. doi:10.1038/nature01744
- Umphrey, G. J. (2006). Sperm parasitism in ants: selection for interspecific mating and hybridization. Ecology 87: 2148–2159. doi:10.1890/0012-9658(2006)87[2148:SPIASF]2.0.CO;2
- Schlick-Steiner, B. C., Steiner, F. M., Konrad, H., Markó, B., Csősz, S., Heller, G., Ferencz, B., Sipos, B., Christian, E. & Stauffer, C. (2006). More than one species of Messor harvester ants (Hymenoptera: Formicidae) in Central Europe. European Journal of Entomology 103: 469–476. doi:10.14411/eje.2006.060
- Romiguier, J., Fournier, A., Yek, S. H. & Keller, L. (2017). Convergent evolution of social hybridogenesis in Messor harvester ants. Molecular Ecology 26: 1108–1117. doi:10.1111/mec.13899
- Steiner, F. M., Csősz, S., Markó, B., Gamisch, A., Rinnhofer, L., Folterbauer, C., Hammerle, S., Stauffer, C., Arthofer, W. & Schlick-Steiner, B. C. (2018). Turning one into five: integrative taxonomy uncovers complex evolution of cryptic species in the harvester ant Messor "structor". Molecular Phylogenetics and Evolution 127: 387–404. doi:10.1016/j.ympev.2018.04.005
- Weyna, A., Bourouina, L., Galtier, N. & Romiguier, J. (2022). Detection of F1 hybrids from single-genome data reveals frequent hybridization in Hymenoptera and particularly ants. Molecular Biology and Evolution 39: msac071. doi:10.1093/molbev/msac071
- Darras, H., Berney, C., Hasin, S., Drescher, J., Feldhaar, H. & Keller, L. (2023). Obligate chimerism in male yellow crazy ants. Science 380: 55–58. doi:10.1126/science.adf0419
- Juvé, Y., Lutrat, C., Ha, A., Weyna, A., Lauroua, E., Afonso Silva, A. C., Roux, C., Schifani, E., Galkowski, C., Lebas, C., Allio, R., Stoyanov, I., Galtier, N., Schlick-Steiner, B. C., Steiner, F. M., Baas, D., Kaufmann, B. & Romiguier, J. (2025). One mother for two species via obligate cross-species cloning in ants. Nature 646: 372–377. doi:10.1038/s41586-025-09425-w
- Kozlov, M. (2025). 'Almost unimaginable': these ants are different species but share a mother. Nature (actualité, 3 septembre 2025). doi:10.1038/d41586-025-02807-0
- Dificultad
- Débutant

